Paul Kagame à l’occasio du 20ème Commémoration du Génocide contre les Tutsi — Rwandinfo_FR
Tribune d'Information sur le Rwanda

Paul Kagame à l’occasio du 20ème Commémoration du Génocide contre les Tutsi

‎Discours du Président Paul Kagame
20ème Commémoration du Génocide contre les Tutsi
Stade Amahoro | 7 avril 2014
• Excellences Mesdames et Messieurs les Chefs d’Etat et de Gouvernement,
• Excellences Monsieur le Secrétaire Général des Nations-Unies,
• Excellence Madame la Présidente de la Commission de l’Union Africaine,
• Excellences Messsieurs les Anciens Chefs d’Etat et de Gouvernement,
• Mesdames et Messieurs les Représentants Officiels en provenance du monde entier,
• Honorables invités,‎
• Chers compatriotes,
Il n’y a pas de mots assez forts pour exprimer ma gratitude envers tous nos amis venus du monde entier pour s’associer à nous en un jour aussi important que celui-ci. Par la même occasion, j’aimerais aussi remercier tous ceux qui se sont tenus à nos côtés tout au long de l’incroyable voyage sur le chemin de la reconstruction du Rwanda.
Nous sommes ici rassemblés, pour rappeler à notre souvenir la mémoire de ceux qui ont perdu la vie pendant le génocide et pour réconforter ceux qui y ont survécu.
Tout en rendant hommage aux victimes toujours vivantes ou trépassées, nous saluons également l’inébranlable résilience de l’âme rwandaise, grâce à laquelle notre pays a pu survivre et renaître.
A nos parents, à nos enfants, à nos frères et soeurs qui ont survécu, aux Rwandais qui ont résisté à l’incitation au génocide ainsi qu’à ceux qui expriment leurs remords, je dis que c’est vous qui portez le fardeau de notre histoire.
Nous avons recherché la justice et la réconciliation du mieux que nous pouvions, mais cela ne ramène guère ce que nous avons perdu.
Au cours de ces vingt dernières années et à plusieurs reprises, les Rwandais ont payé de leur personne. Devant l’assemblée de vos communautés, vous vous êtes levés pour témoigner et vous avez écouté d’autres faire de même. Vous avez assumé vos responsabilités et vous avez offert le pardon.
Votre sacrifice est un pur don à la nation. Il est la semence d’où le nouveau Rwanda va grandir. Merci pour avoir permis à votre humanité et à votre patriotisme de prévaloir sur votre douleur et votre deuil.
Merci de tout coeur.
Faire la lumière sur notre histoire est un devoir de mémoire auquel nous ne pouvons nous soustraire. Derrière l’expression “Plus jamais ça”, il y a une histoire dont la vérité doit être dite intégralement, aussi dérangeante soit-elle.
Ceux qui ont planifié et mis en exécution le génocide étaient des Rwandais, mais son histoire et ses causes originelles vont bien au-delà de ce pays. C’est pour cette raison que les Rwandais continuent de rechercher l’explication la plus exhaustive possible sur ce qui s’est passé.
Nous le faisons avec l’humilité d’une nation qui s’est pratiquement détruite elle-même. Nous sommes néanmoins déterminés à recouvrer notre dignité en tant que peuple.
Vingt ans est un délai trop court ou trop long suivant la position d’où l’on se tient mais pour autant, rien ne justifie moralement les assimilations factices. Le temps qui passe ne devrait pas jeter le voile sur les faits, atténuer les responsabilités, ni transformer les victimes en méchants.
Aucun cadeau ne saurait persuader un peuple de changer son histoire. Aucun pays, même s’il arrivait à s’en convaincre lui-même, n’est assez puissant pour changer les faits. Après tout, “les faits sont têtus” comme on dit.
En conséquence, lorsque nous évoquons le rôle et la responsabilité des acteurs et institutions extérieures, c’est juste en raison du fait que la prévention du génocide exige de nous tous d’être au clair avec l’histoire, et non pour nous défausser de notre responsabilité sur les autres.
Tous les génocides commencent par une idéologie, un système de pensée qui dit: “les personnes appartenant à tel groupe sont moins que des êtres humains, ils méritent d’être exterminés”.
L’héritage le plus dévastateur de la domination européenne sur le Rwanda fut la transformation des distinctions sociales en “races”. Nous fumes classés et disséqués au point que la moindre différence était magnifiée, grossie et exagérée suivant un modèle inventé et importé d’ailleurs.
L’intention pour ce faire n’était ni scientifique ni bénin, mais idéologique: il s’agissait de légitimer la prétention coloniale de “civiliser” des populations “inférieures”, ce que nous ne sommes pas.
Cette idélogie était déjà admise en Europe au 19ème siècle, elle fut expérimentée et appliquée grâce à l’influence des missionnaires français qui s’établirent ici. Deux mille ans d’histoire du Rwanda furent réduites à l’état de caricature fondée sur des extraits de la Bible ou sur des mythes racontés aux explorateurs.
Les théories coloniales sur la société rwandaise imposèrent l’idée que l’hostilité entre des choses nommées “Hutu”, “Tutsi”, et “Twa” était permanente et nécessaire.

C’est ainsi que fut lancé ce qui deviendra le génocide des Tutsi tel que nous l’avons vu et vécu il y a 20 ans.
Avec la participation pleine et entière des autorités belges et des institutions catholiques, cette histoire inventée fut consacrée en fondement unique de l’organisation politique, comme si toute autre manière d’administrer et de développer le pays était inconcevable.
Tout cela a fini par générer la situation d’un pays au bord d’un état d’implosion génocidaire perpétuel.
Cela dit, les Africains ne se résignent plus à rester des otages passifs d’un monde qui n’attend pas grand chose d’eux. Nous écoutons et nous respectons les points de vue des autres. Mais en fin de compte, nous allons devoir prendre la responsabilité d’assumer nous-mêmes nos affaires.
Au Rwanda, nous nous fondons sur les valeurs humaines universelles, qui incluent notre culture et nos traditions, pour trouver des solutions modernes aux problèmes qui sont les nôtres.
La gestion de la diversité propre à notre société ne devrait pas donner l’impression que nous dénions la qualité unique de chaque Rwandais. Et si nous arrivions à nous forger une nouvelle identité nationale plus inclusive, en quoi cela serait-il une mauvaise chose?
Nous n’avons pas attendu de subir un génocide pour devenir un peuple meilleur. Cela n’aurait simplement pas ‎dû‎ arriver. Aucun autre pays, en Afrique ni ailleurs, ne devrait devenir “un autre Rwanda” ni même devoir mentionner ou non cette expression. Pourtant, si les choix d’un peuple ne sont pas guidés à la lumière de son histoire, le danger sera toujours là.
C’est pour cela que je dis aux Rwandais, ne nous laissons pas distraire. Notre approche est aussi radicale et sans précédent que la situation qui fut la nôtre.
Insister sur la volonté de trouver nos voies propres peut avoir un prix. Néanmoins, nous nous en tiendrons à notre ligne de conduite.
A nos amis de l’étranger, je sais que dans vos pays, vous accordez une grande importance à l’unité nationale quand elle y règne. Là où elle manque, vous travaillez pour la construire, exactement comme nous le faisons nous-mêmes.
Nous vous demandons d’aborder le Rwanda et l’Afrique avec un esprit ouvert, d’accepter que nos efforts sont menés de bonne foi pour le bien de nous tous.
Nous aimerions vous faire savoir que nous apprécions votre assistance, d’autant plus que nous pensons précisément que vous n’êtes en rien redevables à notre égard.
Le Rwanda était censé devenir un Etat failli.
Avec le regard d’aujourd’hui, il n’est pas difficile d’imaginer comment nous aurions pu finir.
Nous aurions pu devenir un protectorat permanent des Nations-Unies, sans grand espoir de retrouver un jour notre statut de nation.
Nous aurions pu laisser notre pays physiquement divisé en groupes affectés à telle ou telle zone et réputés inconciliables.
Nous aurions pu rester la proie d’une guerre civile interminable, avec un flux ininterrompu de réfugiés, nos enfants malades et sans instruction.
Mais nous n’avons pas fini comme ça. Ce sont les choix décidés par le peuple du Rwanda qui nous ont évité ces autres scénarios.
Après 1994, tout était prioritaire et notre peuple était complètement sinistré.
Nous avons cependant fait trois choix fondamentaux qui nous guident encore à ce jour.
En premier, nous avons choisi de rester ensemble.

Lorsque les réfugiés ‎sont rentrés, nous avions choisi d’être ensemble.
Lorsque nous avons libéré les prévenus pour génocide en attendant de les faire comparaître devant les juridictions “Gacaca”, nous choisissions de rester ensemble.
Lorsque nous avons adopté une nouvelle Constitution inclusive qui puisse transcender les politiques basées sur la division et renforcé les droits des femmes en tant que partenaires à part entière de la reconstruction nationale pour la première fois, ‎nous choisissions de rester ensemble.
Lorsque nous avons étendu à tous nos concitoyens l’ensemble des nouveaux avantages en matière de santé et d’éducation, nous choisissions de rester ensemble.
En second lieu, nous avons choisi de rendre compte envers nous-mêmes.
Lorsque nous décentralisons la responsabilité du pouvoir et la prise de décision vers les villes et les collines à travers l’ensemble du pays, nous rendons compte.
Lorsque nous travaillons avec des partenaires de développement pour nous assurer que leurs prestations bénéficieront à tous nos concitoyens, nous rendons compte.
Lorsque nous allouons des bourses d’étude et nommons des fonctionnaires sur base de leur mérite et sans discrimination, nous rendons compte.
Lorsque nous sanctionnons un fonctionnaire qui abuse de son pouvoir ou se compromet dans la corruption, quel que soit l’importance de son rang, nous rendons compte.
Il en résulte que notre peuple attend plus du gouvernement et il le mérite.
En troisième lieu, nous avons choisi de voir grand.
Lorsque les Rwandais ont libéré eux-mêmes leur pays, nous avions pensé grand.
Lorsque nous avons conçu “Vision 2020″ pour le Rwanda et que nous nous sommes astreints à atteindre nos objectifs de développement, nous avons pensé grand.
Lorsque nous avons décidé de faire du Rwanda un pays attrayant pour les entreprises, nous avons pensé grand.
Lorsque nous avons investi dans un réseau internet à haut débit capable d’atteindre tous les 30 districts de notre pays, nous avons pensé grand.
Lorsque nous sommes devenus un pays qui participe régulièrement à diverses missions de maintien de la paix des Nations Unies et de l’Unions Africaine, nous avons pensé grand.
Nous pouvons faire des erreurs comme n’importe quel autre pays. Quand ça nous arrive, nous en prenons note, nous apprenons et nous allons de l’avant.
Il y a beaucoup plus à faire devant nous que derrière. Les Rwandais sont prêts.
A l’occasion d’une autre commémoration du génocide il y a quelques années, j’avais rencontré un jeune homme qui avait survécu avec douze autres dans une fosse commune contenant près de 3000 d’où ils furent retirés du côté de Murambi.
Il vivait encore tout près de là, complètement esseulé. Quand il repéra des tueurs qu’il connaissait parmi ceux qui sortaient de prison à l’époque, il fut évidemment outré.
Quand je lui ai demandé comment il prenait tout ça, il m’a dit: ” je n’aurais pas pu le supporter à moins d’être convaincu que ces choix impossibles allaient nous conduire à quelque chose de mieux”.
Il y a vingt ans, le Rwanda n’avait plus qu’un passé et pas d’avenir.
Et pourtant, comme Fidel vient de nous le dire à l’instant, nous avons aujourd’hui quelques raisons de célébrer la vie de manière normale, alors que pour les autres, tout cela semble chose acquise depuis toujours.
Si le génocide témoigne de la stupéfiante capacité de l’être humain à soumettre ses semblables à la cruauté, les choix du Rwanda montrent ses capacités de renouveau.
A ce jour, la moitié de la population rwandaise est agée de 20 ans ou moins. Près des trois-quarts ont moins de 30 ans. Ils sont le Rwanda nouveau. De voir ces jeunes gens portant la Flamme du Souvenir dans tous les coins du pays au cours des trois derniers mois est un signe porteur d’un énorme espoir.
Si nous sommes tous rassemblés ici, c’est pour nous rappeler de ce qui s’est passé tout en nous réconfortant mutuellement.
Ce faisant, il nous faut garder en mémoire l’avenir prometteur auquel nous nous sommes résolus de parvenir.
Je vous remercie.

Source:http://www.kwibuka.rw/discours

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