Tribune d'Information sur le Rwanda

Le Rwanda face aux élections: Débat contradictoire dans un espace politique verrouillé?

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Le Rwanda face aux élections: Les fissures dans le miroir (suite 1)

par Kris BERWOUTS.

Débat contradictoire dans un espace politique verrouillé ?

Le Rwanda n’est pas habitué à un débat politique contradictoire. Au courant des années, le parti au pouvoir depuis 1994, le Front Patriotique Rwandais, a établi un contrôle sur la vie publique (y compris sur les organes politiques et judiciaires) selon la logique de parti unique, malgré l’existence d’une série d’autres partis politiques satellites qui jouent un rôle en marge du pouvoir grâce à leur loyauté fondamentale à celui-ci.

Le cycle électoral (2001 – 2003) qui a clôturé la transition a été organisé sans débat contradictoire : le seul parti d’opposition, l’Alliance pour la Démocratie, l’Equité et le Progrès (ADEP-Mizero) n’a jamais obtenu son agrément, et les candidats indépendants principaux pour les élections présidentielles ont été disqualifiés à la veille du scrutin. Le Président Kagame a gagné ses élections avec un résultat staliniste de 95% après une campagne accompagnée de disparitions, d’arrestations et d’intimidation des candidats, de l’électorat et des observateurs. Aussi bien dans les élections législatives que présidentielles en 2003, la mission d’observation de l’Union européenne a constaté des irrégularités et des fraudes importantes. Les mêmes constats ont été faits par la mission d’observation de l’UE aux élections législatives de septembre 2008. Même si le langage dans le rapport et dans les déclarations lors de sa publication était très diplomatique et cherchait à ne pas affronter le régime rwandais, plusieurs participants à cette mission ont fait part des irrégularités dans le vote, dans le traitement des urnes et dans le comptage:
Aujourd’hui, nous sommes à quatre mois et demi des élections présidentielles du 9 août 2010. Le parti au pouvoir les prend très au sérieux et s’y prépare en mettant en route sa machinerie du niveau local au niveau national, et en utilisant tous les moyens disponibles, y compris son monopole sur les médias.
Entre-temps, d’autres formations politiques s’y préparent aussi. Ils essayent d’obtenir leurs enregistrements comme partis politiques et ils réclament l’espace pour se faire connaître et entendre par l’électorat. Les principaux partis d’opposition sont :

• le Parti Social Imberakuri, (PSI) présidé par Bernard Ntaganda et créé par des ex-membres du Parti Social Démocrate (PSD) qui l’avaient quitté par frustration que le PSD restait dans le giron du FPR.
• Le Green Democratic Party, (GDP) avec un leadership qui vient principalement du milieu anglophone. Le parti est considéré par beaucoup de gens comme une émanation du mécontentement au sein du FPR. Le président s’appelle Frank Habineza et le Secrétaire-général, Charles Kabanda, co-fondateur du FPR dans les années ’80 en Ouganda
• Les Forces Démocratiques Unifiées (FDU-Inkingi), dont la présidente Victoire Ingabire est rentrée à la mi janvier 2010 pour poser sa candidature pour la présidence, après une absence de 17 ans.

Ces partis ne sont pas considérés par le régime comme un enrichissement à la vie politique rwandaise, tel qu’il le souhaite.

En 2009, le Parti Social Imberakuri a essayé d’organiser quatre congrès. Trois en ont été empêchés par le régime pour des raisons de procédures, mais un congrès a été tenu en juin. Le PS Imberakuri a été reconnu comme parti en juillet 2009. Pendant toute cette période, leur président Bernard Ntaganda s’est exprimé dans des termes très sévères contre le régime sur une série de thèmes sociaux, politiques et judiciaires qui préoccupent la population. Le fait que le régime apparemment laissait parler Ntaganda aussi ouvertement était pour beaucoup de Rwandais une indication qu’il y pourrait y avoir réellement un changement positif et une nouvelle ouverture politique.

Finalement, l’offensive contre Bernard Ntaganda a été lancée de l’intérieur de son parti même. Le secrétaire-général du PSI, Noel Hakizimfura, a accusé son président de divisionisme et de l’idéologie génocidaire.En fevrier 2010, Hakizimfura et un autre membre du parti ont été licenciés du parti pour avoir accepté de l’argent du FPR pour déstabiliser le PS-I. Le mardi soir 16 mars 2010, des membres dirigeants du PS-Imberakuri ont été amené aux Head Quarters du FPR où ils ont reçu l’ordre d’organisé une convention du parti pour le lendemain 17 mars, afin de destituer Ntaganda de ses fonctions. La convention a été tenue, et la vice-présidente, Christine Mukabunani a fait une déclaration dans laquelle elle a affirmé que Bernard Ntaganda n’est plus président du parti. Depuis lors, le cadre institutionnel du PSI est très flou.

De son côté, Victoire Ingabire a longtemps préparé sa candidature pour la présidence rwandaise à partir de la Hollande, où elle habitait depuis 17 ans. Ingabire est arrivée au Rwanda le samedi 16 janvier: “Je suis prête à briguer ma candidature pour la magistrature suprême et la victoire est certaine”, a déclaré Mme Victoire Ingabire à peine descendue sur le tarmac de l’aéroport international de Kigali. Sa candidature et son style direct ont tout suite suscité des tensions au sein du régime qui a répondu par une agression verbale immédiate, y compris dans les médias. Mme Ingabire s’est rendue presque immédiatement au Mémorial de Gisozi pour y déposer une gerbe de fleurs. Dans son discours, elle a dit entre autre : “Le chemin de la réconciliation est encore long. Ce Mémorial ne rappelle que le génocide perpétré contre les Tutsi mais reste muet sur d’autres crimes contre l’humanité ciblant des membres d’ethnie Hutu ». Elle lançait ainsi une claire allusion aux crimes commis en 1994 par des membres de l’ex-rébellion tutsi, le Front patriotique rwandais (FPR), aujourd’hui au pouvoir. “Les Hutu qui ont tué les Tutsi doivent comprendre qu’ils doivent être punis. Il en va de même des Tutsi qui ont tué les Hutu.” Cette déclaration a déclenché la fureur des victimes du génocide, des médias pro-gouvernementaux et des autorités, qui l’ont accusé de propager le négationnisme.

Depuis le 10 février, Mme Ingabire a été régulièrement convoquée par la police, pour des interrogatoires qui prennent beaucoup de temps, l’empêchent d’entreprendre d’autres activités, et l’accusent de diffusion de l’idéologie génocidaire, du divisionnisme et de contacts avec les FDLR. Jusque maintenant, il n’y a pas de procédure juridique formelle, mais le cadre légal a été créé pour en entamer une, par le simple transfert du dossier de la police au parquet.

Entretemps, le FDU-Inkingi a essayé d’organiser son congrès constituant. Personne ne l’a formellement défendu, mais le parti se trouve devant un comportement kafkaïen de la part des autorités : la Commune veut bien donner son autorisation pour le congrès, à condition que la police confirme qu’elle sera sur place pour assurer la sécurité. La police affirme aimablement qu’elle est prête à assurer la sécurité du congrès à condition que la Commune donne son autorisation par écrit…

Le 12 mars, Mme Ingabire a reçu une lettre des autorités communales pour lui interdire d’organiser des réunions politiques parce qu’elle est poursuivie par les instances judiciaires: Les interrogatoires policiers de février sont donc utilisés aujourd’hui pour l’empêcher d’exercer ses droits politiques. Le même jour, le Ministre de l’administration territoriale confirme dans des interviews avec des médias nationaux et internationaux que les constituantes du FDU-INKINGi ne seront jamais autorisées au Rwanda aussi longtemps que Mme Victoire Ingabire est poursuivie par la police et que des enquêtes sur le lien entre son organisation politique et le FDLR restent ouvertes Mme Ingabire a voulu réagir à ces accusations dans une conférence de presse, mais tous les hôtels qu’elle a contacté pour louer une salle ont été menacés et ont donc refusé de louer. Certains ont annulé la réservation à la dernière minute.

Le plus jeune parti d’opposition est le Green Democratic Party, lancé en août 2009 à Kigali, avec l’objectif de créer une opposition réelle et large autour d’une vision progressiste et écologiste. Lui aussi, il a été bloqué plusieurs fois dans ses efforts d’organiser ses réunions. Face à cette situation, les trois partis mentionnés ont mis en place une structure commune (Conseil de Concertation Permanent des Partis de l’Opposition) dans l’espoir que cette concertation leur permettra d’élargir l’espace démocratique à travers des positions communes et un plaidoyer conjoint national et international.

Mais tous ensemble ou chacun de son côté, ces formations sont très fragiles devant un pouvoir qui n’a aucune envie d’avoir un débat contradictoire réelle autour des élections, et qui verrouille l’espace politique par :

• son monopole sur les médias, qui diabolisent de façon permanente les partis d’opposition et leurs leaders
• une intimidation verbale et physique des partis d’opposition, leurs leaders, les cadres et les militants
• la création d’un cadre légal qui permet au régime d’entamer à très court terme une démarche juridique contre laquelle l’opposition peut difficilement se défendre (puisque les notions de diffusion de l’idéologie génocidaire et du divisionnisme sont très larges et mal définis dans la loi. Ces termes s’appliquent à tous ceux qui ont une lecture différente de la lecture officielle de l’histoire récente du Rwanda. Ce cadre paralyse les leaders de l’opposition dans leurs activités quotidiennes et est utilisé pour les empêcher d’exercer leurs droits politiques
• une politique administrative qui vise à empêcher l’opposition de se faire enregistrer, de s’implanter, d’organiser des réunions ou de se faire connaître auprès du grand public. Ainsi, deux des partis que nous avons mentionnés ci-dessus n’ont pas encore été enregistrés, alors que le troisième n’a pas le droit d’organiser des activités à la base.
• par l’infiltration des partis de l’opposition pour leur déstabiliser de l’intérieur

Ces stratégies n’impliquent pas que le régime veut absolument interdire l’opposition. Il aurait pu le faire. Peut-être cherche-t-il tout d’abord à ralentir l’opposition, l’empêcher d’atteindre la base avec un message différent du sien, éviter qu’elle gagne de la crédibilité. Les leaders de l’opposition que j’ai rencontrés craignent que le gouvernement ne les empêche de finaliser l’enregistrement en mars.

En effet, il est exclu que le dossier avancera en avril, vu la lourdeur émotionnelle pour le pays entier pendant ce mois, avec ses cérémonies et ses activités de commémoration du génocide. Ceci veut dire que l’administration recommencera de travailler sur leurs dossiers en mai.
Si les autorités utilisent les mêmes mécanismes de ralentissement, il n’est pas exclu que l’opposition soit reconnue comme partis politiques quelques semaines avant les élections. Dans ce cas, elle ne pourra pas remplir les conditions légales de participation aux élections ou participera sans aucune préparation normale à la campagne et au scrutin et sans aucune chance d’avoir atteint l’électorat.

Lire la suite: Faucons en fuite

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