Des nouvelles du Rwanda : comment j’ai été expulsé – Guillaume Nicaise — Rwandinfo_FR
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Des nouvelles du Rwanda : comment j’ai été expulsé – Guillaume Nicaise

Des nouvelles du Rwanda : comment j’ai été expulsé

par Guillaume Nicaise, chercheur

Imaginez un pays où il fait beau toute l’année, les oiseaux chantent, la végétation est abondante, les enfants rient de bon cœur, le magnifique pays des mille collines. Quelle belle carte postale ; il va maintenant falloir la retourner pour y lire quelques commentaires. La vérité est différente…

Ma compagne est moi-même avons passé les cinq derniers mois au Rwanda, elle en tant qu’enseignante et moi en tant que chercheur, professeur à l’université et consultant. Ma recherche porte sur l’intégration des normes de bonne gouvernance par les fonctionnaires Rwandais. Un sujet sensible : le Rwanda reste un des pays les plus pauvres au monde et la moitié de son budget provient de l’aide internationale ; le gouvernement se doit donc de montrer des résultats positifs pour obtenir les fonds. Mais je ne m’imaginais pas une telle susceptibilité.

L’AUTEUR
Lorsque Guillaume Nicaise nous a contactés, il était installé au Rwanda depuis quatre mois. Doctorant à l’EHESS, il travaillait sur la bonne gouvernance dans ce pays. Il souhaitait partager ses impressions avec les riverains de Rue89, près de vingt ans après le génocide (avril 2014). Puis, plus de nouvelles.Un mois plus tard, il nous a envoyé ce texte, s’excusant de son retard : « Comme vous le lirez dans l’article, des événements indépendants de ma volonté sont survenus durant toutes ces semaines. Ayant l’esprit plus serein, je peux maintenant m’exprimer plus librement. » Titre et intertitres sont de la rédaction. Pascal Riché

Il y a environ deux mois, j’effectuais une recherche sur les taxis-motos de Kigali pour comprendre leur perception de la police. C’était un choix judicieux : alors que les Rwandais ont quasiment tous peur de s’exprimer par peur du régime au pouvoir, ces motards forment une communauté à part, avec un franc-parler, une fougue, une envie de s’exprimer sur la dureté de leur quotidien.

Ils sont plus de 7 000 à sillonner la ville par tous les temps, chevauchant leur monture éreintée, bravant le code de la route, pourfendant les embouteillages pour empocher quelques sous.

Un entretien fut différent des autres. L’homme en face de moi était un rescapé du génocide, sa famille ayant été entièrement trucidée. Il avait un grand besoin de sécurité et de stabilité, un amour pour l’ordre et l’autorité, souhaitant une vie tranquille et sans conflit. En bon citoyen, à la fin de l’entretien, il appela ses amis les policiers car il jugea mes questions trop pernicieuses ou dangereuses pour son pays.

L’équipe au complet du chef de la police du district ainsi que les RG locaux firent le déplacement pour mettre fin à ma journée de recherche et me poser des questions. Malheureusement, leur action ne s’arrêta pas là.

Interrogatoire, perquisition

J’appris un peu plus tard de source sûre que mes mouvements et mes communications étaient surveillés. De plus, la direction du ministère de l’Education fut convoquée par la police criminelle pour savoir pourquoi j’avais obtenu un permis de recherche m’autorisant à m’entretenir et m’informer sur la police. Mon organisme d’affiliation me demanda un rapport sur mes agissements.

Les ennuis s’amplifièrent vraiment lorsque je décidai de me rendre auprès de la personne en charge de l’enquête à mon encontre, le chef de la police criminelle en personne. Ma visite de courtoisie se transforma en interrogatoire en bonne et due forme. A l’issue de l’interrogatoire, il m’informa que j’avais maintenant des problèmes avec l’immigration. Nous nous rendîmes donc à l’immigration où je fus accusé « d’usage de faux », ayant usurpé mon permis de travail pour effectuer une recherche (pourtant approuvée par les plus hautes instances de l’Etat). Cette accusation invraisemblable, montée de toute pièce par le chef de la police criminelle, lui permit de justifier une perquisition à mon domicile.

La peur de rejoindre les « portés disparus »

J’eus donc le plaisir de me rendre à la maison bien escorté par la police et de saluer, à mon arrivée, le procureur avec son mandat en main, ainsi que toute l’équipe de police locale et les voisins curieux alentours. Je n’oublierai jamais le regard d’un voisin, empli d’incompréhension, d’inquiétude et d’impuissance. Il ne me jugeait pas, il avait juste peur pour moi.

Quelques jours plus tard, je pus récupérer tout le matériel saisi (ordinateurs, notes et affaires personnelles, etc.), l’enquête s’étant révélée non concluante. Ma grande peur avait été que le régime glisse des informations compromettantes dans mes affaires et me fasse subir un faux procès, mais ils choisirent une solution moins encombrante. Encore quelques jours plus tard, ma compagne et moi-même reçûmes chacun un appel de l’immigration.

Cette fois, c’était la bonne. Nos visas étaient annulés, nous avions douzeheures pour quitter le pays, ou bien la police se chargerait de nous faire partir. Lorsque je m’avisais de savoir pourquoi, on me répondit que « je le savais très bien ».

Ce départ signifiait perdre notre travail et nos amis au Rwanda, mais aussi la fin de l’inquiétude continuelle d’être des « portés disparus » du régime. Nous primes donc le premier avion pour rentrer en France, il y a quelques jours.

Au final, ces cinq mois au Rwanda ont été riches en rencontres (c’est un peuple très accueillant), en découvertes (une culture tellement différente) et en aventures. Nous leur souhaitons le meilleur.

Source: rue89.com. 10/12/2013

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